Beauté ou vanité

Beauté ou vanité

Si on se demande quelle est la base du travail d’un sculpteur, on aurait tort de croire que c’est la matière. Un sculpteur travaille avec la lumière. J’ai dû utiliser des spatules, des marteaux, des gouges, des postes à souder, des disques abrasifs, sur du bois, de la pierre, du marbre, de l’argile, du fer… pour comprendre qu’à la fin, c’était de la lumière dont il était question. L’ombre et la lumière. C’est la base de mon travail.

Pour un écrivain, ce n’est pas les mots, comme on aurait tendance à croire. Si c’était le cas, un roman ne pourrait pas être traduit dans une autre langue. Et si on voulait acheter un roman pour ses mots, on ferait mieux d’acheter un dictionnaire, qui en a davantage.

C’est plutôt le sens. Les écrivaines (et bien sûr, les écrivains aussi, si l’on exclut dans le mot écrivains les écrivaines) se basent sur le sens des mots pour construire toute une chaîne de réactions qui touchent les profondeurs de l’être humain.

Récemment, j’ai réalisé en argile (pour le couler ensuite en bronze) le buste d’un homme qui a un regard très particulier. C’est un mélange d’assurance, de sérénité, et de curiosité. C’est comme si avec l’âge, cet homme avait réussi à garder l’émerveillement de l’enfance tout en cultivant une distance, un scepticisme contrôlé, envers ses interlocuteurs.

Mon but en tant que sculpteur, c’est de traduire dans la matière ce que je capte de ses mouvements infinitésimaux, de ses traits sculptés avec le temps, de ses mots, de ses attentes. Il faut que les observateurs de l’oeuvre se disent : « C’est bien son expression, son regard… on dirait qu’il va parler ». C’est-à-dire, qu’ils le reconnaissent dans son essence, et qu’ils trouvent le portrait « vivant ». Il ne s’agit pas de réaliser une copie exacte de ses traits, autrement celui qui commande le portrait aurait choisi une impression 3D.

A la fin du XIXe siècle et au début du XXIe, tout le monde a cru que c’était la fin la peinture, car l’arrivée de la photo semblait mettre en péril le travail des peintres. Très vite les gens se sont rendu compte que la « magie » de la peinture ne se trouvait pas dans la ressemblance exacte, mais dans le talent de l’artiste au moment de traduire la lumière et les couleurs sur une toile. Même la photographie a fait son propre chemin loin d’une recherche de ressemblance, puisque celle-ci était donnée pour acquise. Elle s’est centrée sur la beauté de la lumière, sur l’instant de l’expression, sur l’accent des ombres, sur la composition…

De son côté, la peinture s’est trouvé libérée de la copie exacte du modèle : les artistes ont compris que le but de l’art n’est pas de reproduire la nature, mais de trouver sa beauté cachée.

Deux sœurs, marbre de Carrare. Ombre et Lumière.

Stand-by

Stand-by

Depuis quelques mois déjà, je ne fais rien d’autre qu’enlever des morceaux de marbre à un bloc qui mesurait initialement deux mètres de hauteur et pesait plus d’une tonne. La semaine dernière nous avons amené à la déchèterie une demi-tonne de gravats et de poussière, qui s’accumulaient dans des sacs spéciaux pour la construction.

Je sais, l’anglais dérange certaines personnes. Pourquoi on n’utilise pas des mots en français ? On est en France, n’est-ce pas ? Mais parfois on cède à l’anglais, tant il est partout. Challenge au lieu de défi, wifi au lieu de fidélité sans fil, ou fifi, dans la même logique ; parking au lieu de parc de stationnement (bien que « parking » en anglais provienne du mot français parc)… bref, je laisse le titre Stand-by au lieu de « en suspens, à l’arrêt, en veilleuse », d’après Le Robert, pour garder un ton de start-up.

Je parle de cette période étrange, « inédite » comme on a entendu à la radio des millions de fois, surtout au début, pour faire référence encore une fois à la Covid (de nouveau l’anglais ! On dit « la » Covid parce que la traduction de cet acronyme anglais est la « maladie du coronavirus »). Une période en suspens, à l’arrêt… en veilleuse.

Dans un autre article (on pourra cliquer ici pour y aller quand il sera écrit), je parlerai des événements artistiques de notre atelier dans cette période : le fait d’être sélectionné pour le Salon des Artistes Français (https://www.artistes-francais.com/fichiers/file/salon2021/catalogues/sculpture.pdf) dont l’exposition au Grand-Palais a été annulée à cause de la…, l’inauguration du monument à la mémoire de Charles de Gaulle, celle du monument de Simone Veil, la publication du futur recueil de nouvelles d’Auzas dans lequel nous participons, l’apparition inattendue de la sculpture de la Pharaonne au Père-Lachaise, etc.

Les magasins de produits non essentiels sont fermés (les librairies y ont échappé cette fois). Les entreprises fonctionnent à distance. C’est l’époque du télétravail, le travail à distance (pas le travail devant la télé, quoique). Quand je sors de notre atelier, de la Briqueterie, je me retrouve dans un monde étrange, sans cafés, sans restaurants, habité par des gens qui cachent leur bouche. Je devrais être habitué à cette vue futuriste, mais étant donné que je ne sors presque jamais – et je parle seulement pour moi, car la Poétesse sort tous les jours avec Isis pour se changer les idées -, je n’arrive pas à enregistrer dans ma tête notre nouvelle forme de vie en société.

Pour moi, c’était l’occasion de me consacrer entièrement à mon bloc de marbre. Le bloc a disparu ; il est devenu une « sculpture ». Pas encore finie, mais elle prend déjà une forme de mouvement interne. Elle commence à occuper l’espace, à émaner une espèce de présence, à être là, à avoir un « moi » . C’est l’étape que j’apprécie infiniment, celle où je frappe le marbre en évitant de faire du mal à l’être qui commence à se manifester. J’enlève des morceaux de plus en plus petits, car je suis tout près de sa peau. Je finirai dans quelques semaines par enlever juste de la poussière. C’est cela la taille directe : on se confronte à une pierre, à un marbre, pour aller chercher dans ses entrailles l’être qui somnole à l’intérieur depuis des millions d’années. Ou, plutôt, le sculpteur découvre dans une matière vieille de quelques millions d’années un être qui vient d’arriver à l’existence il y a à peine moins de deux décennies pour à son tour rester des siècles, peut-être des millénaires, dans sa nouvelle essence.

Je suis confiné. Je suis un artiste-confiné, un confit de sculpteur, depuis longtemps, depuis que j’ai découvert la seule solution pour moi pour ne pas me diluer dans le néant, celle d’étudier la matière, de former un ensemble avec elle, de m’attacher aux molécules, de garder une ancre sur Terre.

En attendant de voir notre société sortir de cet état de suspens, je continue à enlever du marbre. On fera la fête quand on pourra de nouveau s’asseoir aux cafés et partager avec d’autres humains notre passage matériel sur cette belle planète. Mais je continuerai à exister dans la poussière.

Dylan, toujours se dépasser
Du bois au marbre

Du bois au marbre

Il y a quatre ans je travaillais souvent le bois. Une de mes sculptures de cette période est celle de Femme sans racines, dont on peut lire le poème de la Poétesse en cliquant ici.

Dans l’intention de revoir mes anciens articles de ce journal, je pioche deux petits paragraphes dans les textes de novembre 2016 qui ont retenu mon attention. Le premier décrit un rêve autour du bois, et le deuxième me rappelle l’immense châtaignier qui nous accompagne tous les jours en face de l’atelier. Il y a quatre ans on le voyait de l’atelier seulement. Aujourd’hui, on ouvre le matin la fenêtre et il est là, tout près, majestueux, entre la rivière et chez nous. Il n’a pas bougé, bien sûr, mais nous nous sommes installés dans la maison de maître en face de l’atelier où nous travaillons depuis près d’une décennie.

Orion, constellation qui me fait penser à mon père, car on l’observait ensemble quand j’étais adolescent, est visible les matins de novembre, très tôt, et encore en février, le soir. Il se cachera dans la lumière du jour pendant les mois plus chauds.

Des rêves de forêts sculptées frappent à la porte. Le bois mort prend la forme d’un corps féminin et sa sève se met à circuler. Le ventre se gonfle légèrement et la poitrine se soulève. Elle va ouvrir la bouche. J’ai du mal à lui caresser les lèvres avec les dents de la chaîne agressive…

L’immense châtaignier sans feuilles se devine dans le noir illuminé par les étoiles à contrejour. Orion est là. Magnifique, avec son épée attachée à sa ceinture. Bételgeuse, l’étoile qui marque son épaule gauche, est rouge. Rigel, celle qui représente son genou gauche, plutôt bleue. On dirait qu’il pose ses pieds sur les branches de l’arbre. Curieux pour une constellation d’avoir les pieds ancrés sur terre (et la tête dans les étoiles). Il est cinq heures. J’aime bien me lever tôt pour travailler.

J’ai arrêté de travailler le bois. J’ai découvert le marbre et je me suis senti immédiatement lié à ce matériau. C’est juste de la poussière, comprimée, mais de la poussière. Ce qui m’attire est la puissance de la nature manifestée dans la pression qui a été nécessaire pour le créer. Dans mon journal il sera au centre de mes textes, vu que je passe mes journées à essayer de communiquer avec lui (communication un peu violente, à base de coups et de friction abrasive). 

 

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