Croquer la vie

Notre époque est vraiment étrange. J’ai grandi avec la conviction que nous progressions vers une société de plus en plus libre et évoluée. Dès mon enfance, j’admirais de loin la culture française et me disais que je devrais un jour contribuer à sa richesse, même modestement. À l’époque, j’admirais particulièrement le fait que les religions ne jouaient pas un rôle important. Je constatais que les femmes et les hommes avançaient ensemble vers une vie plus équilibrée et complémentaire, et j’appréciais la place de l’art dans la vie quotidienne, qu’il s’agisse de films, de livres, de photos, de publicité, de tourisme, d’éducation ou même de la vie dans les cafés. Tout cela me donnait une idée de liberté très attirante. 

Je n’aurais jamais imaginé, à l’époque, qu’en France la liberté serait menacée. Les religions reviennent dans les médias, la politique, les universités et dans la vie quotidienne ! L’arrivée des réseaux sociaux a aplati le monde, diluant la culture dans une sorte de marmite mondialisée où la richesse des nuances se perd. En cherchant à donner la place à tout le monde dans la minuscule fenêtre qu’on appelle « portable », la société s’est homogénéisée à une vitesse fulgurante. Le puritanisme anglo-saxon est devenu la norme. L’individu, aujourd’hui considéré comme le centre de l’existence à l’instar de notre planète avant Copernic, a pris le pouvoir. Cette illusion de se croire le centre de l’univers, de tout façonner à sa guise et de penser que tout doit s’adapter à notre vision personnelle des choses, a fabriqué une société absurde où tout le monde donne son avis en se croyant expert. Et, très souvent, en restant anonyme. 

Tout cela, pour vous raconter une anecdote, mais avant, je voudrais vous parler d’une activité importante pour les peintres-sculpteurs : dessiner dans les cafés. On appelle ça « croquer » des gens, des chiens, des chats… croquer la vie, en somme.  C’est capturer la spontanéité, une expression qu’un appareil photo aurait du mal à saisir, tant un objectif peut être agressif. Un dessin, en revanche, est bien moins intrusif. Il « n’attrape » personne. Il n’est qu’une interprétation artistique, une évocation de quelqu’un, d’un animal ou d’un objet.  C’est le témoignage esthétique d’un instant. C’est l’artiste qui s’exprime, pas le modèle. Un dessin révèle davantage le style, l’expérience, l’humeur, l’œil et la sensibilité de l’artiste que la personnalité de son sujet. Et dans ce phénomène de création où les lignes tracées volent quelque chose du modèle, celui-ci reçoit en échange, inconsciemment, quelques grammes d’immortalité. D’une certaine façon, ses traits échappent au temps. Cet instant perdu dans un océan d’instants devient transmissible aux générations d’après. Le but de l’artiste dans tout cela ? Tout simplement développer son sens de l’observation et sa connaissance des êtres vivants. Chercher une vérité sous la surface. 

Maintenant, l’anecdote : l’autre jour, je dessinais une jeune femme assise en face de moi, absorbée par la vue extérieure au café, quand j’ai senti une présence gênante derrière moi. Je me suis dit que des yeux curieux voulaient voir ce que je créais. Soudain, la propriétaire des yeux curieux est apparue et m’a tendu un morceau de papier avant de disparaître très vite. Naïvement, j’ai supposé qu’il s’agissait d’un petit mot d’encouragement, comme les gestes si touchants que j’avais reçus dans ma jeunesse, à Paris. Je me souviens d’une fois où j’ai passé des heures dans un café à croquer les clients. Après quelques dizaines de dessins, de cafés, et même quelques croissants, j’ai demandé l’addition. Le serveur m’a annoncé que quelqu’un l’avait payée pour moi.

J’adorais ce comportement envers les artistes, autrefois assez courant. Une personne, après avoir observé un jeune décoiffé, le regard rempli de passion, ressentait de l’empathie envers le futur artiste et se décidait à l’encourager. Elle choisissait l’anonymat, transformant son geste en un acte d’altruisme. C’était la magie de l’art.  

Cette fois-ci, il ne s’agissait pas d’un encouragement ; c’était plutôt le contraire. C’était un message similaire à ceux qu’on trouve sur les réseaux sociaux, un avis personnel sur un sujet non maîtrisé, message intrusif et court. TikTok se matérialisait devant moi. « Est-ce que vous lui avez demandé avant de la dessiné (sic) ? » Même la faute grammaticale était typique des réseaux sociaux. On aurait dit qu’elle avait voulu poster un commentaire, anonyme et moralisateur, mais comme elle était dans un café réel, elle n’avait pas trouvé mieux que de prendre un morceau de papier, écrire son message sans réfléchir, et partir vite fait sans attendre la réponse. 

Elle m’accusait implicitement de manquer à la règle du fameux consentement, consentement indispensable dans le domaine de la sexualité, pas dans celui du portrait artistique dans un espace public ! Comme si pour dessiner, il fallait demander : « Excusez-moi, me permettez-vous de vous dessiner, tout en restant naturel si possible ? » Peut-être imaginait-elle même un contrat que l’artiste ferait signer au futur sujet de son dessin. En tout cas, elle avait montré ce besoin si courant de nos jours de se placer du côté vertueux de l’humanité. On montre au monde entier qu’on est du côté des « bons ». On manifeste sa vertu. Ça fait du bien…

Les artistes savent qu’il faut éviter que la personne « croquée » ne se sente observée.  Cela permet de respecter sa tranquillité, sa liberté de profiter d’un moment de solitude, et sa sensation d’anonymat nécessaire dans un espace public. On est très attentif à la volonté du sujet. S’il y a la moindre gêne provoquée par la soif d’immortaliser les instants du présent, l’artiste change de modèle. Parfois le modèle aime bien partager sa beauté, parfois il reste indifférent. La plupart du temps, il ne se rend pas compte qu’il a été croqué. Il part indemne de toute façon. À la limite, un peu moins mortel. 

La discrétion est donc essentielle pour capter une expression naturelle, ce qui est un véritable trésor pour les artistes. Croquer les clients d’un café est un sport national, qui se perd. 

La Poétesse est arrivée juste après le départ de la dame au mot accusateur. Nous avons décidé de nous en aller. Son message avait réussi à tuer mon élan dessinateur et l’élan de la Poétesse de poétiser. Avant de payer, je me suis approché de l’homme qui se trouvait au bar et qui lançait souvent des sourires à la jeune femme. Je lui ai demandé s’il était son père. Il a dit, « oui, pourquoi ? » Alors je lui ai montré le dessin sur l’écran de ma tablette et lui ai demandé s’il souhaitait le garder. Il s’est montré ravi de recevoir par mail le portrait de sa fille. Il l’a appelée pour qu’elle se rapproche du bar et le lui a montré.  Elle nous a souri, vraiment heureuse de voir son visage interprété par un dessinateur. D’autres clients, attentifs à la scène, en ont profité pour nous témoigner leur gratitude pour des dessins que nous leur avions offerts dans le passé. La jeune femme a caressé notre chienne et lui a murmuré quelque chose à l’oreille. Isis lui a léché la main en signe d’amitié, et nous sommes partis le cœur léger après ce moment de partage. Le souvenir de la dame-inquisition s’est estompé. 

2 réponses

  1. Avatar de Vives Jean-Louis
    Vives Jean-Louis

    Beau moment où l’art et la convivialité se rencontrent !

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