L’imagination dans la création

L’imagination dans la création

L’imagination est-elle vraiment la source de la création artistique ? Combien de fois on entend dire que tel artiste a une imagination formidable ou : « moi, je ne pourrais pas réaliser ce tableau, je n’ai pas d’imagination ».

Le dictionnaire Larousse nous donne une définition de l’imagination : « Faculté de l’esprit d’évoquer, sous forme d’images mentales, des objets ou des faits connus par une perception, une expérience antérieure ».

C’est un lieu commun que de croire que les artistes ont une imagination privilégiée. L’imagination est pourtant un processus simple : il suffit de fabriquer une image dans la tête et c’est tout. Tout le monde peut le faire.

On peut décortiquer la définition pour mieux comprendre le rôle de l’imagination dans la création artistique. Le secret est là : pour évoquer sous forme d’images mentales quelque chose, il faut passer par la perception ou par une expérience antérieure. Les artistes passent leur temps à développer leur perception, à vivre des expériences pour avoir un matériau de travail. Et c’est là que la différence se fait entre ceux qui s’y consacrent et les autres. 

La fabrication des images est donc simple. Mais celle d’un artiste, s’il a appris à bien percevoir, à bien regarder, à bien « connaître » disons une main, ou un visage ou un paysage, à bien le sentir, à bien le découvrir dans ses moindres détails, sera bien plus complexe que celle de quelqu’un qui doit le synthétiser pour ne pas perdre de temps sur quelque chose qui ne lui sert pas à grand-chose. Si un artiste dessine une main, il saura (en principe) mettre l’accent sur les détails qu’il considère essentiels pour s’approcher du Beau. Si un informaticien dessine une main, il mettra l’accent sur la souris…

Bref, c’est dans la perception que se joue la différence. Apprendre à percevoir la complexité du monde va souvent à l’encontre de l’efficacité. On a la tendance à simplifier en concepts concis ce que nous percevons pour ne pas perdre de temps à cerner chaque objet : imaginez que pour imaginer une « table » on soit obligé de refaire tout le processus de perception : la planche en bois qui a quatre pieds de telle hauteur avec une surface lisse, de telle couleur, etc. On préfère dire « table »…

L’artiste, lui il préfère regarder l’objet et le dessiner dans son unicité, avec la tasse de café dessus et la fumée de sa cigarette sous la lumière du soleil du matin. Et si on lui demande si ce qu’il a dessiné est une table, il dira : non, pas une table, c’est ma table. 

 

Du bois au marbre

Du bois au marbre

Il y a quatre ans je travaillais souvent le bois. Une de mes sculptures de cette période est celle de Femme sans racines, dont on peut lire le poème de la Poétesse en cliquant ici.

Dans l’intention de revoir mes anciens articles de ce journal, je pioche deux petits paragraphes dans les textes de novembre 2016 qui ont retenu mon attention. Le premier décrit un rêve autour du bois, et le deuxième me rappelle l’immense châtaignier qui nous accompagne tous les jours en face de l’atelier. Il y a quatre ans on le voyait de l’atelier seulement. Aujourd’hui, on ouvre le matin la fenêtre et il est là, tout près, majestueux, entre la rivière et chez nous. Il n’a pas bougé, bien sûr, mais nous nous sommes installés dans la maison de maître en face de l’atelier où nous travaillons depuis près d’une décennie.

Orion, constellation qui me fait penser à mon père, car on l’observait ensemble quand j’étais adolescent, est visible les matins de novembre, très tôt, et encore en février, le soir. Il se cachera dans la lumière du jour pendant les mois plus chauds.

Des rêves de forêts sculptées frappent à la porte. Le bois mort prend la forme d’un corps féminin et sa sève se met à circuler. Le ventre se gonfle légèrement et la poitrine se soulève. Elle va ouvrir la bouche. J’ai du mal à lui caresser les lèvres avec les dents de la chaîne agressive…

L’immense châtaignier sans feuilles se devine dans le noir illuminé par les étoiles à contrejour. Orion est là. Magnifique, avec son épée attachée à sa ceinture. Bételgeuse, l’étoile qui marque son épaule gauche, est rouge. Rigel, celle qui représente son genou gauche, plutôt bleue. On dirait qu’il pose ses pieds sur les branches de l’arbre. Curieux pour une constellation d’avoir les pieds ancrés sur terre (et la tête dans les étoiles). Il est cinq heures. J’aime bien me lever tôt pour travailler.

J’ai arrêté de travailler le bois. J’ai découvert le marbre et je me suis senti immédiatement lié à ce matériau. C’est juste de la poussière, comprimée, mais de la poussière. Ce qui m’attire est la puissance de la nature manifestée dans la pression qui a été nécessaire pour le créer. Dans mon journal il sera au centre de mes textes, vu que je passe mes journées à essayer de communiquer avec lui (communication un peu violente, à base de coups et de friction abrasive). 

 

Je casse la pierre, donc je suis

Je casse la pierre, donc je suis

Pourquoi on passe des heures à «voir» Facebook ? J’allais écrire «lire», mais quand on passe du temps sur FB c’est plutôt pour une activité d’observation. On regarde des images, figées ou en mouvement (des vidéos, des GIF). Mais pour quoi ? Pour s’amuser ? Pour se distraire ? (se distraire, s’extraire, de quoi ?) Pour apprendre ? (on a l’impression d’apprendre, parfois, mais en général on part sans retenir la moindre information). En fait, les algorithmes des réseaux sociaux nous nourrissent des idées qu’on avait déjà. On se fait manipuler « à notre insu » (comme toute manipulation, évidemment). Facebook est conçu de telle façon qu’on reçoit de l’information qu’on « aime ». Chacun de nos « likes » aide l’algorithme à enregistrer nos goûts, nos préférences, nos intérêts. Et après il nous balance une réalité très personnalisée. Et nous pensons que les autres pensent comme nous ! Ceux qui se battent pour les animaux auront plein de vidéos et d’images de cruauté sur le fil d’actualité, ceux qui aiment manger bio, des images de pollution ; les végans auront des messages sur les injustices faites aux animaux ; les gens d’extrême-gauche, des images sur les excès du capitalisme ; nos amis indignés par la société industrielle (dont ils pensent ne pas faire partie), des images de productions pharaoniques, etc. Tout le monde baigne dans ses propres idées. C’est une zone de confort. On retrouve ceux qui pensent comme nous.

Si vous êtes en train de lire cet article sur Facebook, ne vous inquiétez pas, cela ne veut pas dire que vous pensez comme moi, ou moi comme vous. J’apparais sur votre fil d’actualité seulement parce que nous sommes « amis ». Car il y a aussi le côté « social » : on retrouve le plat qu’a dégusté un copain, ou le chien d’un pote qui lèche un rat (son chien, pas le pote, quoique…), le monument visité par la cousine, le chanteur préféré de la tante, la photo de famille d’un ami qu’on n’a pas vu depuis des années (et qu’on ne verra pas en vrai encore pendant quelques années), le message philosophique d’une ancienne amie avec qui on sortait le soir pour discuter d’un livre (quand on lisait des livres), des tonnes de « selfies » de tous ceux qui cherchent à se refléter pour être sûr qu’ils existent. Bref, les réseaux sociaux ne nous apportent pas grand-chose de nouveau.

Ils nous confortent en nous faisons croire que le monde change. Et il change, le monde, c’est vrai, mais je pense qu’il ne se dirige pas encore dans une direction précise. On est dans l’étape de l’indignation. Les propositions ne tarderont pas à arriver.

De mon côté, je publie des images qui ne servent à rien, des images de mes sculptures, juste pour prouver que j’existe (je plaisante, car je sais que je n’existe pas…). Si j’existe, c’est grâce à la complexité et à la richesse du corps humain qui me sert de base pour une recherche autour de la beauté… C’est cela que je voudrais partager avec vous. La beauté que je trouve et que j’essaie de « pousser » dans la pierre. 

Une amie me rend visite

Une amie me rend visite

Une amie de l’époque où j’étais peintre me rend visite à mon atelier. On ne s’était pas vus depuis au moins cinq ans, je crois. Je ne suis pas sûr… ma conception du temps est assez défaillante… Elle et son mari, un ami aussi, apprécient ma peinture. Leur maison a une collection importante de mes toiles. Cette fois je lui montre mes oeuvres en trois dimensions et je réalise son portrait en argile.

Etude d’un visage aux yeux légèrement nostalgiques… La différence de la sculpture ou de la peinture sur la photo est ce long moment de pose nécessaire, qui permet à la personne de laisser entrer tout son univers, ses pensées, ses émotions, ses peurs…, tandis que la photo travaille sur l’instant.

Volume intéressant grâce à la masse des cheveux. Mouvement chaotique des mèches en contraste avec une expression contrôlée, douce et sereine.

Question à éviter : « est-ce que vous vivez de votre art ? »

Question à éviter : « est-ce que vous vivez de votre art ? »

Nouvelle version de cet article sur un sujet qui apparaitra souvent dans ce blog :

On me demande parfois dans mes expositions, ou quand on me présente comme artiste si j’arrive à vivre de l’art. Dans la question, je devine une angoisse de la personne qui me la pose, probablement plus liée à sa propre vie qu’à la mienne. En fait, elle s’en fiche de la mienne, puisqu’elle ne me connaît pas. Ma réponse alors est la suivante : « Puisque je suis là, ça veut dire que j’arrive à en vivre, sinon je serais mort ». C’est une réponse absurde, mais il faut prendre en considération une chose : la question est aussi absurde.

Plus sérieusement, je comprends l’origine de la question. Au fond, la personne veut savoir si j’ai une autre activité pour gagner ma vie. Si c’était le cas, elle sentirait une confirmation de son idée qu’on ne peut pas se consacrer à ce qu’on aime, puisque ceux qui choisissent de suivre leur passion finissent par devoir travailler « comme tout le monde » !  Le fait qu’un artiste vive de son art met en conflit les personnes qui demandent aux artistes s’ils arrivent à vivre de leur art. Ce n’est pas qu’elles aimeraient être artistes, mais l’argument que même un artiste arrive à vivre « sans travailler » (c’est l’idée que beaucoup se font de l’art) implique que ces personnes auraient pu choisir un autre chemin.

Si je devais répondre à leur question sincèrement, je leur dirais : je survis je ne sais pas trop bien comment, mais je me consacre entièrement à l’art. Je travaille plus de 12h par jour. Je serais incapable de faire autre chose, et pas par manque de formation, car j’ai fait des études d’ingénieur et j’étais fort pour les maths et la physique, mais à cause d’une affaire très simple. Faire autre chose pendant quelques heures est un motif suffisant pour me déclencher une migraine assassine. Je n’ai donc pas d’option. Et contrairement à ce qu’on croit, la difficulté principale pour un sculpteur n’est pas la survie, qui est importante et parfois bien compliquée, bien sûr, mais plutôt l’indifférence que notre société peut montrer envers l’art. J’en parlerai dans un autre article.

Ou plutôt je leur répondrais : « Est-ce que je vous demande si votre grand-mère fait du vélo ? »… Non, ce n’est pas gentil. Plutôt : Oui. C’est tout. Je me garderais les difficultés que la vie d’artiste implique pour moi-même. Ou une autre réponse : l’art est une nécessité de toute société. Il faut des fous pour le faire. Ce n’est pas important si j’arrive à en vivre ou pas. L’important est de le faire.

C’est mon point de vue, mais je peux vous proposer d’autres points de vue en image  :

points-de-vuePoints de vue – concept et photo Lartigue

 

 

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