Stand-by

Stand-by

Depuis quelques mois déjà, je ne fais rien d’autre qu’enlever des morceaux de marbre à un bloc qui mesurait initialement deux mètres de hauteur et pesait plus d’une tonne. La semaine dernière nous avons amené à la déchèterie une demi-tonne de gravats et de poussière, qui s’accumulaient dans des sacs spéciaux pour la construction.

Je sais, l’anglais dérange certaines personnes. Pourquoi on n’utilise pas des mots en français ? On est en France, n’est-ce pas ? Mais parfois on cède à l’anglais, tant il est partout. Challenge au lieu de défi, wifi au lieu de fidélité sans fil, ou fifi, dans la même logique ; parking au lieu de parc de stationnement (bien que « parking » en anglais provienne du mot français parc)… bref, je laisse le titre Stand-by au lieu de « en suspens, à l’arrêt, en veilleuse », d’après Le Robert, pour garder un ton de start-up.

Je parle de cette période étrange, « inédite » comme on a entendu à la radio des millions de fois, surtout au début, pour faire référence encore une fois à la Covid (de nouveau l’anglais ! On dit « la » Covid parce que la traduction de cet acronyme anglais est la « maladie du coronavirus »). Une période en suspens, à l’arrêt… en veilleuse.

Dans un autre article (on pourra cliquer ici pour y aller quand il sera écrit), je parlerai des événements artistiques de notre atelier dans cette période : le fait d’être sélectionné pour le Salon des Artistes Français (https://www.artistes-francais.com/fichiers/file/salon2021/catalogues/sculpture.pdf) dont l’exposition au Grand-Palais a été annulée à cause de la…, l’inauguration du monument à la mémoire de Charles de Gaulle, celle du monument de Simone Veil, la publication du futur recueil de nouvelles d’Auzas dans lequel nous participons, l’apparition inattendue de la sculpture de la Pharaonne au Père-Lachaise, etc.

Les magasins de produits non essentiels sont fermés (les librairies y ont échappé cette fois). Les entreprises fonctionnent à distance. C’est l’époque du télétravail, le travail à distance (pas le travail devant la télé, quoique). Quand je sors de notre atelier, de la Briqueterie, je me retrouve dans un monde étrange, sans cafés, sans restaurants, habité par des gens qui cachent leur bouche. Je devrais être habitué à cette vue futuriste, mais étant donné que je ne sors presque jamais – et je parle seulement pour moi, car la Poétesse sort tous les jours avec Isis pour se changer les idées -, je n’arrive pas à enregistrer dans ma tête notre nouvelle forme de vie en société.

Pour moi, c’était l’occasion de me consacrer entièrement à mon bloc de marbre. Le bloc a disparu ; il est devenu une « sculpture ». Pas encore finie, mais elle prend déjà une forme de mouvement interne. Elle commence à occuper l’espace, à émaner une espèce de présence, à être là, à avoir un « moi » . C’est l’étape que j’apprécie infiniment, celle où je frappe le marbre en évitant de faire du mal à l’être qui commence à se manifester. J’enlève des morceaux de plus en plus petits, car je suis tout près de sa peau. Je finirai dans quelques semaines par enlever juste de la poussière. C’est cela la taille directe : on se confronte à une pierre, à un marbre, pour aller chercher dans ses entrailles l’être qui somnole à l’intérieur depuis des millions d’années. Ou, plutôt, le sculpteur découvre dans une matière vieille de quelques millions d’années un être qui vient d’arriver à l’existence il y a à peine moins de deux décennies pour à son tour rester des siècles, peut-être des millénaires, dans sa nouvelle essence.

Je suis confiné. Je suis un artiste-confiné, un confit de sculpteur, depuis longtemps, depuis que j’ai découvert la seule solution pour moi pour ne pas me diluer dans le néant, celle d’étudier la matière, de former un ensemble avec elle, de m’attacher aux molécules, de garder une ancre sur Terre.

En attendant de voir notre société sortir de cet état de suspens, je continue à enlever du marbre. On fera la fête quand on pourra de nouveau s’asseoir aux cafés et partager avec d’autres humains notre passage matériel sur cette belle planète. Mais je continuerai à exister dans la poussière.

Dylan, toujours se dépasser
Bonne nouvelle à propos d’une étincelle d’éternité

Bonne nouvelle à propos d’une étincelle d’éternité

« Bonjour, je suis Mme X et je vous appelle parce que j’ai découvert au cimetière du Père-Lachaise une sculpture d’une femme dont le nom n’apparaît nulle part. J’ai trouvé la signature sur votre sculpture et j’ai cherché votre nom sur Internet. Je voudrais donc savoir qui a eu le privilège d’avoir une représentation de sa personne en marbre dans le Carré Romantique de ce cimetière ? »

La Poétesse a dû lui expliquer que la tombe est vide, que la personne représentée est vivante, qu’il s’agit d’une écrivaine qui était célèbre il y a quelques années, tout en évitant de montrer sa surprise en apprenant cette nouvelle ; la dame n’aurait pas compris notre ignorance d’un tel événement.

La sculpture en marbre de Carrare d’une femme faisant un pas vers l’avant, vers l’inconnu, vers l’éternité est finalement installée au Père-Lachaise !

Poème : Juliette Marne

Nous avions promis aux personnes qui suivent notre activité artistique que nous les inviterions au dévoilement de l’oeuvre quand elle se trouverait à sa place finale, au cimetière, mais le coronavirus en a décidé autrement : elle a été installée dans la plus grande discrétion pour éviter tout rassemblement en période de pandémie. Même nous, les réalisateurs de l’oeuvre, ne savions rien.

Il a fallu fêter l’événement. Ce n’est pas tous les jours qu’on a l’honneur d’avoir une oeuvre placée comme monument public pour les siècles à venir dans le cimetière le plus visité au monde, entourée d’oeuvres artistiques très significatives réalisées par des sculpteurs comme : David d’Angers (1788-1856), Jean-Baptiste Clésinger (1814-1883) (monument de Chopin), Antoine-Auguste Préault (1809-1879), Louis Ernest Barrias (1841-1905), Aimé Millet (1819-1891), Léopold Morice (1846 -1920), Charlotte Dubray (1855-1931), Gustave Crauk (1827-1905), Prix de Rome de sculpture en 1851, Paul-Albert Bartholomé (ami d’Edgar Degas), Henri Bouchard (1875-1960),  Alfred Boucher (1850-1934), René de Saint- Marceaux (1845-1915), Paul Dubois (1829–1905), Henri-Michel-Antoine Chapu (1833-1891), Laurent-Honoré Marqueste (1848-1920), prix de Rome en 1871, Paul Jean-Baptiste Gasq (1860-1944), premier prix de Rome en 1890, Denys Puech (1854-1942), Étienne Leroux (1836-1906), Aimé-Jules Dalou (1838-1902)…

Il faut monter à Paris et ouvrir une bouteille de Champagne sur la tombe vide de cette femme à l’âme égyptienne, qu’on appelle Hatshepsout, un pharaon féminin (je sais, c’est interdit, mais on le fera symboliquement).

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