Paradis blanc

Paradis blanc

Normalement, avec le confinement je devrais avoir plus de temps pour écrire ce journal de sculpture, mais depuis que j’ai commencé un nouveau projet en marbre, je finis mes journées en état de compote ; alors je n’arrive plus à lever les mains pour écrire. Et le cerveau reste dans la pierre, comme s’il s’était transformé en poussière blanche pour bien s’adapter à ce beau bloc de Carrare de plus d’une tonne qui se laisse dégrossir jusqu’à la surface d’un corps caché à l’intérieur. 

Mes journées passent à un rythme nouveau, le temps disparaît (s’il a jamais existé pour moi), et les heures sont marquées seulement par ce soleil hésitant qui reste si peu avant que le vent froid le pousse à l’ouest et amène les étoiles. Si une personne passait devant l’atelier de pierre, elle verrait une espèce de cosmonaute (j’enfile une combinaison de ski pour éviter le froid) dans son propre paradis blanc en train de ciseler un gros bloc de pierre qui laisse deviner déjà la naissance d’un corps.

La Terre tourne et la vie continue malgré ce confinement qui atomise les vies de la société en petites capsules reliées par des médias sans direction, peureuses, vidées de force, incapables de se positionner face à une réalité si différente. La Poétesse poétise, moi, je sculpte, et notre chienne surveille le mouvement extérieur comme si elle attendait quelqu’un qui viendrait nous rendre visite. Nos repas tardifs, une fois que la lumière s’en va, gargantuesques et délicieux, marquent la fin de nos journées. Parfois on jette un coup d’oeil aux infos (plutôt d’oreille), juste pour nous rassurer : le monde est toujours là, dehors. La météo annonce tous les jours une nouvelle perturbation et l’expression « Covid 19 » commence à se raréfier. Nous nous donnons le droit de nous reposer et de croire que demain, ce « demain » qu’on n’arrive pas à définir, va toujours arriver, avec son lot de mystère et d’espoir. 

Dernière sculpture en pierre. « La belle et la bête bicéphale ». Pierre de Saintonge, 90 cm de hauteur.

La Poétesse présente cette œuvre sur notre galerie virtuelle Kazoart avec ces mots :

« Le sculpteur joue ici sur les contrastes entre les sexes pour offrir une vision contemporaine de l’antique satyre. Le faune aux deux visages enveloppe et retient une femme prise entre la douleur et l’extase. Comique et sérieux s’interpénètrent dans cette œuvre où l’on lit aussi de la force et de la tendresse. Les satyres, compagnons de Dionysos, étaient reliés aux plaisirs du vin, de la bonne chère et de la chair. Dans une société où le contrôle de soi est une injonction omniprésente, cette Belle et ses Bêtes nous rappellent que l’être humain n’est complet que lorsqu’il harmonise en soi l’animal et l’homme. En cela, le satyre représente aussi tout ce qui nous fait peur, autour de nous mais surtout en nous, et dont on préfèrerait détourner le regard alors que son énergie, bien canalisée, est l’une des principales sources de notre créativité et de notre joie de vivre. »

Post-confinement

Post-confinement


Le confinement a pris fin par étapes, pour arriver à une situation presque normale. En principe, on devrait continuer les gestes barrière et certaines restrictions, mais les gens reprennent très vite, peut-être trop vite, la vie qu’ils avaient quittée il y a quelques mois.

Pour nous en tant qu’artistes, la différence entre le confinement et l’étape actuelle est légèrement d’une autre nature : on vivait déjà confinés d’une certaine façon, puisqu’on ne voyait presque personne, mais à partir du retour de la société à l’activité pré-coronavirus les choses se sont chargées de nouveau de freins, de peurs, de normes, d’attitudes artificielles.

Pendant le confinement, la Poétesse et moi avons réussi à retrouver une liberté douce et intense, nécessaire pour créer. Les médias se sont centrés sur le coronavirus et ont laissé de côté tous les sujets à la mode qui vendaient bien. Personne ne s’intéressait plus aux faits divers, aux affaires sociétales, aux conflits entre les sexes. La mort prenait une place plus importante. La vie reprenait sa dimension extrême, celle de fugacité et de fragilité et d’une recherche de sens profonde. Nous pouvions créer sans distractions. Évidemment les liens avec d´autres humains nous manquaient, surtout avec la famille et nos amis, mais la paix de l’esprit dans ce silence médiatique nous permettait une expression totale de notre énergie vitale, sans limites extérieures.

J’ai appris récemment que ceux qui ont eu un traumatisme crânien peuvent avoir des réactions « anormales », c’est à dire en dehors de la norme… dans mon cas, j’ai vite compris que ma difficulté à communiquer en direct, ma méfiance de la parole, venait de cela. Mon incapacité de donner une structure mentale au temps, ma façon de vivre de façon très naturelle et d’avoir constamment les sentiments à fleur de peau peuvent faire partie des caractéristiques de ceux qui ont subi un accident de cette nature.

D’un côté, cette information m’a rassuré puisque je comprenais mieux une différence que depuis toujours je percevais clairement entre ma personnalité et celle des autres. Avant je l’attribuais au fait d’être artiste. Maintenant j’attribue mon choix d’une vie d’artiste à la nature de mon caractère, un peu dévoilée et peut-être accentuée par l’accident vécu dans mon enfance. Qui arrive le premier, la poule ou l’œuf ?

D’autre part j’ai senti la fatalité de la chose. Serais-je juste le produit d’un accident de vélo ? Ma vie d’artiste réduite à cette simple explication ?

Heureusement la Poétesse m’a poussé à dépasser ce pessimisme fataliste en me proposant un raisonnement qui incluait les deux explications à ma vie d’artiste : j’étais déjà sans doute sur une voie tournée vers l’art à partir de ma propre nature et de ma propre vie (avec toute l’influence inévitable de l’extérieur), quand mon être a ouvert la possibilité de cet accident d’une façon ou une autre.

Peut-être pas vers l’art, car j’étais un gamin, mais vers une perception particulière de la réalité. Mon côté « étrange » vient d’avant l’accident, c’est vrai. Enfant hypersensible, timide, observateur, asocial… après l’accident, l’énergie en moi s’est libérée en quelque sorte. Le lobe frontal a mis moins de freins et je suis devenu plus ouvert.

Pourquoi je parle de tout cela dans un texte traitant du confinement ? Justement, parce que de nouveau j’étais isolé du monde, avec ma compagne et notre chienne, loin des normes, loin du bruit du monde, sans rôle à jouer, ce qui m’a amené dans un état semblable à celui où j’étais avant mon accident, il y a des décennies, avant que je sois poussé à une vie sociale que je ne maîtrisais pas.

La vie est complexe. Tout le monde trouve une voie ou une autre pour survivre. Nous avons choisi l’art et ça marche à peu près comme il faut. Je trouve un équilibre entre ma nature sans carapace, mon empathie involontaire, mon envie de communication totale, corporelle et intellectuelle, et de l’autre côté, les normes sociales, les choses pratiques, le temps linéaire, les obligations quotidiennes. Et tout cela dans une harmonie rendue possible par l’amour.

Autoportrait en marbre d’Arudy

Sculpture sur marbre à Saint-Béat (récit d’un symposium, jour 5)

Chaque jour, Isis aboie un peu plus les passants qui veulent découvrir L’Inconnue de Chiragan. Gérard sculpte sur l’estrade du parking, notre chienne est à nos pieds. On a beau la gronder, elle tente de plus belle d’intimider le public.

Nous voilà perplexes : dans la rue, Isis n’aboie quasiment jamais. Elle ne le fait que chez nous, pour défendre la maison ou l’atelier. Mais Gérard travaille ici depuis cinq jours. Ce n’est donc plus « la rue » pour Isis, c’est devenu l’atelier. Même s’ils la grondent, Isis protège ses maîtres.

L’Inconnue de Chiragan originelle a le nez brisé.

« Lorsque je me suis mis à sculpter le nez, les formes se sont faites presque d’elles-mêmes, comme si c’était vraiment ce que la pierre attendait de moi. Mes mains semblaient créer toutes seules le dessin du nez. » Gérard Lartigue

Ma petite contribution physique à l’œuvre ; j’y ai gravé au Dremel, à l’arrière, un indice pour les archéologues des années 3000 :

« Comme le temps n’est pas linéaire, que cette tête en marbre ait été sculptée 2000 ans avant ou après L’Inconnue de Chiragan n’a aucune incidence, pour un matériau dont l’existence se compte en millions d’années. » Gérard Lartigue

L’après-midi a lentement détendu son arc au rythme des dernières retouches. Le soleil commence à taper moins fort. C’est fini. L’œuvre est poncée avec soin, sur certaines zones seulement, pour créer des effets de contraste. Elle est délicatement déménagée par Gérard et Jean-Jacques Abdallah au Moulin des Arts. Elle y sera exposée jusqu’au « finissage » des expositions – et du symposium – le 27 juillet. Le tirage de la tombola aura lieu à 18 heures.

https://www.st-beat.fr/decouverte/moulin-des-arts/

« La voir exposée dans un bel endroit comme le Moulin des Arts, un lieu historique et culturel, donne à l’œuvre une étrangeté qu’elle n’avait pas. Ce n’est plus ma sculpture, mais une sculpture parmi d’autres. » Gérard Lartigue

Marie Penetro a publié des vidéos de la réalisation de l’œuvre sur la page Facebook de l’Association Marbre et Arts.

Chacune des personnes que nous avons connues ici à Saint-Béat, sculpteurs, stagiaires, public, a, sans le savoir peut-être, contribué à la naissance de cette Inconnue de marbre blanc. Chargée de cette richesse humaine, elle va poursuivre sa vie pour, nous l’espérons, quelques siècles ou millénaires. Vue par d’autres générations, perçue, scrutée, caressée par des mains ou par le vent, elle portera au cœur d’une autre humanité son énigme et sa beauté.

Demain sur le blog : la visite de la carrière OMYA de Saint-Béat, et le site archéologique de Montmaurin

Juliette Marne

  • Pour lire les articles précédents :

Jour 1

Jour 2

Jour 3

Jour 4

  • En savoir plus sur L’Inconnue de Chiragan :

L’inconnue au MSR

L’exposition des sculptures de Jean-Jacques Abdallah à Montmaurin :

J.-J. Abdallah

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Sculpture sur marbre à Saint-Béat (récit d’un symposium, jour 4)

Le soleil est revenu, notre marbre s’éclaire de l’intérieur. Le feuillage des marronniers doucement mû par l’air crée sur la sculpture des ombres fluides et sensibles.

Nous l’avons descendue de l’estrade, l’œuvre s’apprécie mieux si on la voit de face plutôt que d’en bas.

L’épaisseur du bloc ne permettait pas de rendre le volume de la tête et de la coiffe de L’Inconnue de Chiragan. Pour redonner de la profondeur dans la masse, Gérard a créé des jeux d’ombres et de diagonales qui recréent l’illusion du volume.

Les archéologues qui découvriront L’Inconnue dans quelques siècles feront-ils le lien avec l’œuvre du IVe siècle qui a servi de modèle ?

« Ma sculpture est peut-être plus vieille que la gallo-romaine originelle. Le bloc qui a été extrait de la carrière de Saint-Béat se trouvait plus en profondeur que celui d’il y a seize siècles… La pierre est donc peut-être plus ancienne », me dit Gérard.

Gérard a une relation au temps différente de la mienne. Plus extensible, moins rythmée, plus fluide.

Juliette Marne

  • Pour lire les autres articles :

Jour 1

Jour 2

Jour 3

Jour 5

  • En savoir plus sur L’Inconnue de Chiragan :

L’Inconnue au MSR

  • Association Marbre et Arts :

Marbre et Arts

  • L’exposition des sculptures de Jean-Jacques Abdallah à Montmaurin :

J.-J. Abdallah

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Sculpture sur marbre à Saint-Béat (récit d’un symposium, jour 3)

Cet article aurait dû être posté hier mais j’ai passé la journée avec un outil Fein entre les mains, à poncer l’arrière de l’œuvre.

Ce travail simple et méditatif m’a menée jusqu’en fin d’après-midi. Le marbre de Saint-Béat est plus tendre que celui de Carrare que Gérard a travaillé dernièrement. Il est blanc-gris, et nous avons eu la chance que l’association Marbre et Arts nous fournisse un bloc très beau, homogène et clair, aux cristaux harmonieux.

Gérard travaille déjà les finitions du visage qui, comme L’Inconnue de Chiragan, est asymétrique : la coiffe est plus volumineuse du côté gauche.

En 2015, il avait déjà réalisé plusieurs autres bustes (en terre) à partir des œuvres gallo-romaines du site de Martres-Tolosane :

https://lartiguesculpteur.com/2016/10/28/exposition-a-martres-tolosane/amp/

Toutes les sculptures en marbre exposées dans la région
  • « Après le travail de stylisation, je redonne de la vie à l’œuvre en brisant les formes trop géométriques. Et je continue à affiner le regard et l’expression. »
  • Il y a longtemps, un de nos bustes exposé à Carcassonne, en extérieur, avait été vandalisé. Alors, cette nuit, nous avons mis L’Inconnue en lieu sûr.

Nous sommes encore à Saint-Béat aujourd’hui et demain (mercredi), sur le parking Gallieni. Puis l’œuvre restera exposée jusqu’au jour de la tombola, le 27 juillet. Des billets sont disponibles à l’Office du Tourisme et au Moulin des Arts.

Juliette Marne

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