Un sculpteur sans corps

Un sculpteur sans corps

Giacometti sculpté par Gérard Lartigue.

Le buste de Giacometti, à l’étape cire. Avant le bronze.

Un jour il oublia de se réveiller dans son propre corps, de retrouver automatiquement la sensation d’être lui-même, comme jusqu’à cet instant le processus s’était toujours passé. Ce lien entre son « moi » et son corps, s’était cassé. Il voulait se lever, préparer son café et se remettre à sculpter, mais il ne trouvait même pas ses mains, pourtant pas loin normalement.

Il erra pendant des jours… ou des années, des siècles ? Il était difficile de mesurer le temps dans sa nouvelle dimension. Fatigué, il s’endormit. Au réveil, il perçut son corps à quelques mètres de lui (ou des kilomètres ? Des années-lumière ?). Le sculpteur (ou ex-sculpteur) essaya de s’y introduire, mais un courant électrique infiniment puissant le frappa de plein fouet, avec une intensité presque mortelle. Le choc le réveilla.

Il se prépara un café, et se précipita dans son atelier pour tester ses nouvelles mains.

 

L’imagination dans la création

L’imagination dans la création

L’imagination est-elle vraiment la source de la création artistique ? Combien de fois on entend dire que tel artiste a une imagination formidable ou : « moi, je ne pourrais pas réaliser ce tableau, je n’ai pas d’imagination ».

Le dictionnaire Larousse nous donne une définition de l’imagination : « Faculté de l’esprit d’évoquer, sous forme d’images mentales, des objets ou des faits connus par une perception, une expérience antérieure ».

C’est un lieu commun que de croire que les artistes ont une imagination privilégiée. L’imagination est pourtant un processus simple : il suffit de fabriquer une image dans la tête et c’est tout. Tout le monde peut le faire.

On peut décortiquer la définition pour mieux comprendre le rôle de l’imagination dans la création artistique. Le secret est là : pour évoquer sous forme d’images mentales quelque chose, il faut passer par la perception ou par une expérience antérieure. Les artistes passent leur temps à développer leur perception, à vivre des expériences pour avoir un matériau de travail. Et c’est là que la différence se fait entre ceux qui s’y consacrent et les autres. 

La fabrication des images est donc simple. Mais celle d’un artiste, s’il a appris à bien percevoir, à bien regarder, à bien « connaître » disons une main, ou un visage ou un paysage, à bien le sentir, à bien le découvrir dans ses moindres détails, sera bien plus complexe que celle de quelqu’un qui doit le synthétiser pour ne pas perdre de temps sur quelque chose qui ne lui sert pas à grand-chose. Si un artiste dessine une main, il saura (en principe) mettre l’accent sur les détails qu’il considère essentiels pour s’approcher du Beau. Si un informaticien dessine une main, il mettra l’accent sur la souris…

Bref, c’est dans la perception que se joue la différence. Apprendre à percevoir la complexité du monde va souvent à l’encontre de l’efficacité. On a la tendance à simplifier en concepts concis ce que nous percevons pour ne pas perdre de temps à cerner chaque objet : imaginez que pour imaginer une « table » on soit obligé de refaire tout le processus de perception : la planche en bois qui a quatre pieds de telle hauteur avec une surface lisse, de telle couleur, etc. On préfère dire « table »…

L’artiste, lui il préfère regarder l’objet et le dessiner dans son unicité, avec la tasse de café dessus et la fumée de sa cigarette sous la lumière du soleil du matin. Et si on lui demande si ce qu’il a dessiné est une table, il dira : non, pas une table, c’est ma table. 

 

Perception parallèle

Perception parallèle

Parler d’un chien dans un journal d’artiste pourrait sembler banal, mais je pense que c’est un être essentiel pour la création.

Les artistes ont souvent une espèce d’antenne qui leur permet de percevoir le monde sous un angle différent. Ils consacrent tellement de temps à étudier celui-ci, qu’ils arrivent parfois à croire qu’ils en découvrent la beauté. Ils doivent ensuite transmettre cette information de façon codée.

L’oeuvre d’art est donc une codification de la réalité, prête à être décodée par le public. Mais cette codification ne vient pas du cerveau de l’artiste, elle arrive par un autre canal de perception plus complexe.

Quand l’antenne de l’artiste tombe en panne par excès d’utilisation ou par l’angoisse recueillie, le rôle du chien devient vital : il sert d’antenne alternative. L’artiste peut se reposer et utiliser l’antenne intégrée de son compagnon poilu. Il suffit de pousser un bouton secret entre les oreilles du quadrupède. Surtout pendant les périodes de confinement.

Ce journal ne doit pas devenir un espace sérieux. Je veux laisser sur ce papier électronique les traces de mes pensées les plus absurdes aussi.

Du bois au marbre

Du bois au marbre

Il y a quatre ans je travaillais souvent le bois. Une de mes sculptures de cette période est celle de Femme sans racines, dont on peut lire le poème de la Poétesse en cliquant ici.

Dans l’intention de revoir mes anciens articles de ce journal, je pioche deux petits paragraphes dans les textes de novembre 2016 qui ont retenu mon attention. Le premier décrit un rêve autour du bois, et le deuxième me rappelle l’immense châtaignier qui nous accompagne tous les jours en face de l’atelier. Il y a quatre ans on le voyait de l’atelier seulement. Aujourd’hui, on ouvre le matin la fenêtre et il est là, tout près, majestueux, entre la rivière et chez nous. Il n’a pas bougé, bien sûr, mais nous nous sommes installés dans la maison de maître en face de l’atelier où nous travaillons depuis près d’une décennie.

Orion, constellation qui me fait penser à mon père, car on l’observait ensemble quand j’étais adolescent, est visible les matins de novembre, très tôt, et encore en février, le soir. Il se cachera dans la lumière du jour pendant les mois plus chauds.

Des rêves de forêts sculptées frappent à la porte. Le bois mort prend la forme d’un corps féminin et sa sève se met à circuler. Le ventre se gonfle légèrement et la poitrine se soulève. Elle va ouvrir la bouche. J’ai du mal à lui caresser les lèvres avec les dents de la chaîne agressive…

L’immense châtaignier sans feuilles se devine dans le noir illuminé par les étoiles à contrejour. Orion est là. Magnifique, avec son épée attachée à sa ceinture. Bételgeuse, l’étoile qui marque son épaule gauche, est rouge. Rigel, celle qui représente son genou gauche, plutôt bleue. On dirait qu’il pose ses pieds sur les branches de l’arbre. Curieux pour une constellation d’avoir les pieds ancrés sur terre (et la tête dans les étoiles). Il est cinq heures. J’aime bien me lever tôt pour travailler.

J’ai arrêté de travailler le bois. J’ai découvert le marbre et je me suis senti immédiatement lié à ce matériau. C’est juste de la poussière, comprimée, mais de la poussière. Ce qui m’attire est la puissance de la nature manifestée dans la pression qui a été nécessaire pour le créer. Dans mon journal il sera au centre de mes textes, vu que je passe mes journées à essayer de communiquer avec lui (communication un peu violente, à base de coups et de friction abrasive). 

 

Femme sans racines

Femme sans racines

Poème de Juliette Marne

Novembre 2016

« Suspendue telle une damnée
À un fil non électrique
La statue de bois lardée
De tes coups ésotériques

Ô grand homme qui dépèces
Un grand tronc qui pèse une tonne
La tronçonneuse façonne
La prisonnière frissonne

Tu voudrais lui donner vie
À ce bout de bois coupé
Tentatives détachées
Perspectives au poing levé

Mais la femme qu’il y a dedans 
Refuse de se laisser faire
Elle se resserre par-devant
Tu la découpes par-derrière

Dans le vide enchaînée
Elle oscille en sablier
Tu la saisis, elle est née
Grande aiguille du temps déliée

Sur le tronc sec et vivant
Deux seins hyperréalistes
C’est la Belle au Bois Levant
Aux cernes comptés comme supplice

Le marbre brun de ses pointes
Enjoint de les caresser 
Et plus bas les jambes jointes
Le V d’un oiseau blessé

Cette fille Fayoum charmée
Au corps duveteux se donne
Mais la tête aux yeux fermés
Sous le capuchon fredonne

Prise en un songe égyptien
Un sarcophage de bois peint
Elle écoule un verbe ancien
Sa chair tranchée vaut du pain

La sculpture est achevée
Une tendinite te lance
Son secret est conservé
Dans l’aubier d’un orme de France »

Juliette Marne

Galatée

Galatée

 

Je relis cet article de fin octobre 2016 et je me rappelle des moments intenses vécus à côté de mon four de sculpture :

Même les artistes, plus remarqués en général par leur passion que par leur vie quotidienne, peuvent se laisser attraper par celle-ci. Le four avait déjà refroidi  ce matin et j’aurais pu l’ouvrir pour découvrir les sculptures cuites. C’est tout un processus important qu’elles subissent. Une température de 1200° n’est pas une mince affaire. Cela te change les molécules ! Leur structure n’est plus la même et il n’y a pas de marche arrière.

Ce processus implique des risques. L’argile se défait de toutes ses molécules d’eau et, ce faisant, la pression de la vapeur monte à tel point qu’elle peut faire exploser la pièce. On peut se retrouver devant un tas de morceaux éparpillés sans forme précise. C’est un moment important. Et pourtant… un sculpteur qui fait cela au moins une fois par semaine peut devenir blasé… La preuve : une sculpture que j’aime particulièrement attendait de voir le jour et elle est restée toute la journée enfermée. Je me suis laissé prendre par des obligations particulières. Tout près de minuit, je la libère. Heureusement elle a réussi à traverser les flammes sans dégâts. C’est le buste de la Poétesse. Son regard n’essaie pas de me culpabiliser ; il est plutôt compréhensif. Je lui explique qu’aujourd’hui des choses importantes m’attendaient (j’en parlerai dans un autre article). Ses yeux me disent :  « je sais. De toute façon, je suis déjà loin du temps. Les nuits et les jours n’auront plus d’effet sur moi. Un jour de plus dans le four ne change rien. Je serai là, sur Terre, plus longtemps que toi »… Je dois dormir. Si j’entends des voix, c’est le manque de sommeil, peut-être. Ou Galatée qui parle ?

 

Quatre années plus tard, je pense à cette époque où j’ai réalisé le buste de la Poétesse en argile. Tant de choses se sont passées entretemps ! Aujourd’hui le four se trouve au chômage technique. L’argile reste un matériau central de mon activité, mais je consacre la plupart de mon temps au marbre. La Poétesse, ma muse, a déjà posé pour deux ou trois sculptures taillées dans la pierre (j’en parlerai dans un nouvel article). Mon univers est aujourd’hui très différent. Cela se verra petit à petit dans les futurs articles.

Petit mot à propos de l’erreur de publication de ce matin : vous avez reçu un mail vide. Erreur de manipulation à cause du changement de plateforme. Je vous propose de lire l’article que je venais de publier et qui parle de notre départ de Facebook. Cliquez ici si vous souhaitez le lire.

 

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